Féministe

Je ne suis pas féministe, mais…1

Temps de lecture : 4 minutes

Article #31 – Auteure : Bao F.

Le verdict est tombé cette semaine, assené par une institution qui a au compteur 50 ans de lutte pour les droits des femmes : le Cocon coche toutes les cases pour être estampillé féministe, mais pourquoi ne l’affiche-t-il pas ?

Cette nouvelle rubrique, intitulée « Qui a peur du grand méchant féminisme ? »2, pour décider s’il faut, ou pas, faire son coming out , et, quoi qu’il en soit, en arbitrer de manière collective et participative.

On ne naît pas féministe, on le devient

Bien que l’on s’accorde à estimer qu’en France nous en sommes à la 4e ou 5e génération de féminisme – depuis les années 1970 considérées comme l’âge d’or des luttes contre le sexisme, alors qu’elles constituent en réalité le début de la structuration d’un mouvement social –, la réponse à la question n’est pas si simple. Le terme « féministe », suscite encore beaucoup de suspicion, de craintes et de rejet.

Suspicion, parce qu’on ne sait pas vraiment ce qu’on y met derrière. Adhérer à quelles pratiques, à quelles idéologies, réelles ou supposées ? Militantes ou pas  ? Qui décerne le label ? Et comment mesure-t-on le degré d’implication, de radicalité ? De quel(s) courant(s) relève-t-on ? Quels codes de reconnaissance, de couleur(s), de parler(s), d’attitude(s) adopter ? Est-ce que ça ouvre ou ça ferme des portes, lesquelles, à qui ou contre qui ?

Craintes, parce qu’il semble que l’époque n’a jamais été aussi dangereuse. On nous parle de communautarisme, de wokisme*, d’écriture inclusive, de féminicide. Et il y a les réseaux sociaux, les complotistes, les masculinistes, les incels*, à l’affût, jamais à court de harcèlement, de séances de shaming ou d’humiliations publiques, quand ils n’en viennent pas aux poings ou ne sont pas équipés d’armes blanches ou lourdes. On a peur d’être maladroites, ridicules, ignorantes, mal préparées aux attaques intérieures comme extérieures.

Rejet, parce que, oui, il s’agit de nous extirper de nos zones de confort. Toujours plus loin, le degré d’exigence en la matière ne dépend que de nos ambitions. Il est question, depuis le début, de construire une révolution. Non pour renverser des pouvoirs et passer du joug du patriarcat, réel, à celui d’un matriarcat, fantasmé, mais pour réunir en une réelle égalité « les deux moitiés du ciel »3. Il s’agit d’un objectif, d’une utopie diront certain·es, tant on s’attaque à nos peurs, à nos angoisses, à nos préjugés, à nos croyances profondes, celles qui nourrissent nos haines réciproques. C’est souvent douloureux parce que l’on remet en question tout ce que nous croyons savoir depuis toujours, qui, pensons-nous, constitue notre colonne vertébrale.

On ne naît pas féministe, on le devient. Être féministe est donc un cheminement et non un état transcendantal réservé à quelques initié·es. On peut aussi affirmer qu’il y a autant de féminisme qu’il existe de manières d’aborder et d’expérimenter les inégalités.

Cheminer, partager, (se) bâtir des valeurs communes au Cocon

Car il s’agit aussi de lutter contre tous les dogmatismes, contre toutes les injonctions, d’où qu’ils viennent.

L’idée de cette rubrique est donc d’offrir un espace d’expression. Où chacun·e pourrait raconter, à un moment unique ou multiplié, d’où elle/il est parti·e et là où elle/il en est arrivé·e sur la question. 

Dire nos enthousiasmes, nos hésitations, nos réticences, nos colères ou nos incompréhensions, parce qu’il n’existe pas de chemin direct et tout tracé, même si certains parcours sont plus déblayés que d’autres grâce à nos aîné·es, aux théories scientifiques et aux militantes.

Exposer son vécu, ses expériences, à propos de féminisme, parce que c’est le meilleur moyen de se rendre légitime sur la question.

Un espace pour dire comment on imagine l’utopie, en dessiner les contours, afin aussi de pouvoir faire de la place à nos consœurs, noires ou chicanas, tomboys ou voilées, étudiantes précarisées ou mamies pensionnées, handies des quartiers ou punkettes de luxe. 

Parce qu’on ne va pas prétendre que toutes nos luttes se ressemblent, que les privilèges des un·es valent les oppressions des autres, et qu’il n’existe aucune divergence ni division. L’habitude, aussi souvent, de ne voir que midi à sa porte, de rester volontairement ignorant·es des contextes dans lesquels se déploient certains positionnements.

Un lieu où toute parole sera accueillie, sans jugement, et viendra nourrir la réflexion et le débat entre nous, puis mise au pot commun de notre intelligence et de notre action collective, pour le bénéfice du plus grand nombre. 

Car ne nous y trompons pas, nous sommes toustes uni·es dans une même lutte : faire que la peur change de camp.

Et se souvenir, et se soutenir dans l’épreuve. Parce que c’est le machisme qui tue, pas le féminisme.

 

Pour aller plus loin

Comment « féminisme » est devenu un gros mot :
https://i-d.vice.com/fr/article/xwyggq/comment-feminisme-est-devenu-un-gros-mot

Sophie Mazet. Manuel d’autodéfense intellectuelle :
https://www.babelio.com/livres/Mazet-Manuel-dautodefense-intellectuelle/760429

Notes
  1. Le titre est emprunté à un documentaire consacré à l’une des figures emblématiques du féminisme,  Christine Delphy
    http://www.film-documentaire.fr/4DACTION/w_fiche_film/48468₁ 
    On pourra retrouver une série en podcast ici
    https://www.franceculture.fr/emissions/series/christine-delphy
  2. Pour parodier « Qui a peur du grand méchant genre? » :
    https://eduveille.hypotheses.org/8202
  3. Métaphore célèbre formulée en 1975 dans le cadre de la 1ère Conférence mondiale sur les femmes, ouvrant alors l’Année internationale de la femme. Ce forum du Fonds des Nations Unies pour la population démarrait un cycle de conscientisation et d’actions en faveur des droits des femmes et pour l’égalité entre les femmes et les hommes.
    https://www.un.org/french/womenwatch/followup/beijing5/session/fond.html

* Un prochain article sera consacré au “vocabulaire féministe” : certains termes correspondent à des définitions précises issues des théories académiques, puis repris dans l’espace public où il se transforme parfois au gré des usages journalistique, militant, populaire. Comme nous avions eu l’occasion de l’exprimer dans notre article “Inclure le monde”, le langage est politique.

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