conte féminisme

Il était une fois, le Petit Prince, Blanche-Neige, le Crétacé et moi.

Temps de lecture : 9 minutes

Article #28 – Auteure : Bao F.

Imaginez qu’un fameux jour, il vous arrive cette même histoire connue : votre avion tombe en panne sur la planète du Petit Prince. Vous en faites quoi ? De la suite de l’histoire, je veux dire. Voici la mienne.

AVERTISSEMENT : Angano, angano ceci est un conte – qui se veut féministe intersectionnel, mais un conte quand même. Ce n’est donc pas moi qui mens, ce sont celles et ceux qui l’ont raconté avant moi 1

Ben moi, déjà, pour éviter toute confusion, je mets d’emblée les choses au clair : je suis pas la réincarnation de Saint-Exupéry, hein, assez peu patiente avec les enfants que je traite systématiquement comme des adultes. Pis j’aime pas dessiner, c’est comme ça, chacun ses goûts et ses préférences. Et dans ma hâte à vouloir m’évader, je suis partie sans stylo ni carnet. Donc au lieu d’un mouton, ce sera Blanche-Neige.

Vu le lieu, l’époque, la taille du mioche, bien connu pour sa naïveté et son ignorance des sociétés humaines mais en même temps très, très prise de tête, et vu, justement, la tête qu’il fait à mon discours, je n’ai aucun scrupule à lui dérouler ma version préférée2. Aussi parce que son autrice a un nom rigolo, qu’on dirait échappé des années Club Dorothée.

« Oh, mais ! s’étrangle ma copine d’atelier férue de Freud, Lacan et autre Bettelheim3, dont l’oreille traînait par là, c’est hyper hyper dangereux de réécrire les contes comme ça

– Comme ça quoi ? » demande aussitôt le Petit Prince, trop heureux de détourner l’attention de la charge mentale qu’examine pour sa part dans son adaptation la perspicace Barbanègre.

Il est vrai que le sujet de la répartition des tâches ménagères et domestiques entre chéri·es, est bien plus complexe à penser et à dénouer, que la rivalité entre femmes, l’éducation des fillettes, la place et le rôle des épouses ou la sexualité féminine, sur lesquels les avis masculins, donc neutres et universels, ont tranché depuis longtemps.

La tactique de détournement du petit mâle fonctionne d’ailleurs à merveille. Puisque aussitôt, au lieu de nous occuper de l’éducation non genrée du bonhomme, s’engage entre elle et moi, une dispute, au sens académique4 du terme, sur la fonction des contes de fées.

« En fait, je démarre au quart de tour, il n’existe qu’une seule version ou, du moins, qu’une unique interprétation du Petit Chaperon Rouge, c’est ça ?

– Mais on parlait de Blanche-Neige, là…, rétorque la copine.

– Ne détourne pas la conversation ! Et d’abord, attaquè-je, ce conte est-il si universel ? La petite polissonne et son loup tentateur, ils sont universels ? »

Je raconte alors : le dépit de ma mère, à la fin des années 1960, quand un psy a enlevé un point à l’évaluation de l’intelligence de ma petite sœur au prétexte qu’elle n’avait pas reconnu un loup sur une image. Elle avait 2 ans 1/2, cela faisait environ 18 mois que nous étions en France. Il se trouve que le loup est un animal qui n’existe pas dans mon pays d’origine. Et il y a 50 ans en France, les populations de loups étaient moins nombreuses que celles d’aujourd’hui, quasiment disparue la race, peu de chance, que nous en ayons rencontré un au coin d’une rue de la ville de la région bordelaise que nous habitions.

« Et donc, continuè-je, poings sur les hanches, en fusillant du regard le gamin qui n’y était pour rien et en apostrophant la copine qui y était pour tout, si je veux entendre la version du Loup plutôt que celle d’une gone punie pour sa trop grande envie d’explorer le vaste monde comme un petit mec qu’elle n’est pas, qui peut m’en empêcher ?

– c’est pas ça, mais tu vois, quoi ! »

Je voyais, bien, trop bien même. Et surtout que c’était les yeux de ma copine qui n’étaient pas trop dessillés : la psychanalyse, c’est une science qui a été inventée par les hommes pour les hommes. En foi de quoi, elle est estimée supérieure à d’autres sciences, comme par exemple, prise au hasard, la sociologie, que la plupart distingue mal d’ailleurs de la psychologie5. Une qu’est dite « molle » – j’ai une autre copine qui préfère dire « tendre », et qui attire dans les amphis qui y prépare, une majorité de filles plutôt que de garçons. Selon certaines enquêtes, la socio, c’est aujourd’hui ce qu’était l’AES6 autrefois et que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître : la filière fourre-tout, quand on savait pas trop quoi faire, qu’on détestait le droit et qu’on ne se voyait pas non plus intégrer un cursus économie et qu’on était trop nul·les en maths, qui permettait éventuellement de suivre en parallèle un cursus de lettres. Les années Touche-pas-à-mon-pote. On nous appelait la « bof génération ». Sauf que moi, la socio, je l’ai intégrée à mes 40 ans un peu plus, et je m’y suis engouffrée avec bonheur parce qu’elle me permettait d’éclairer toutes mes expériences personnelles et privées comme collectives, publiques et professionnelles. C’est une science critique, critiquante je veux dire et si je peux néologiser, notamment la socio du genre, qui donne tous les outils pour déconstruire la psychanalyse, la médecine, les contes, les outils du maître7, comme le reste. Mais, je m’égare.

Je voyais aussi, que le Petit Chaperon Rouge, c’est Perrault, l’Occident des Lumières, la civilisation, tout ça. C’est sacré. Tout le monde ne peut pas comprendre le culte que cela représente. C’est comme le Petit Prince, traduit en ch’ais plus combien de langues, y compris en malgache, et peut-être en inuit ? Culture dominante, envahissante, surplombante. A manipuler avec respect et déférence.

Mais quand certaines ont demandé le même respect pour le poème inaugural de la jeune Amanda Gorman8, on a usé, là aussi, de la même tactique de détournement que la chère tête blonde comme les blés qui s’est endormie, tiens : on en a fait une polémique autour de la liberté d’expression et de création, pour vilipender « communautaristes » et « néo féministes », quand il s’agissait de débattre des complexités à faire voyager un texte d’une génération et d’une culture à plusieurs autres, ainsi que du peu de diversité dans le milieu professionnel de la traduction de ce côté-ci du monde.

« La stratégie est la même à propos de #MeToo, poursuis-je, le retour de bâton ne s’est pas fait attendre concernant l’ostracisation du « féminisme extrême »

– Mais où tu m’entraînes? se désole la copine, de plus en plus larguée. On parlait de conte, de faire produire des textes dans une pratique de loisir, pas de mener des manifs militantes !

– Mais c’est toi, là qui t’y prends, m’écriè-je. Je te parle d’approche sociologique et tu me rétorques approche psychanalytique. En quoi la clinique de l’une vaudrait moins que l’autre ? Et en quoi la première serait plus politique que l’autre ? J’essaie juste, si tu le permets, de démontrer la manip’ »

En effet, donc, il m’apparaît que la rhétorique autour de la « libération de la parole » a surtout occulté l’avènement qu’ont plutôt constitué l’écoute et la réception de cette parole. Parce que, qui veut se débarrasser de son lou… euh, de son chien, l’accuse d’avoir la rage.

Si on s’y penche un peu, que veut dire parler à notre époque : faire le buzz, si possible en moins de 140 mots, tout en se défendant d’être une menteuse ? L’hystérisation de la parole des femmes est toujours une irrésistible friandise ; par ailleurs, et dans le processus, dénoncer la violence dont on a été victime est devenu une injonction. On notera que la cacophonie volontairement génére n’aide pas à clarifier les propos pour celles qui, devant les tribunaux lorsqu’elles y accèdent, doivent pourtant qualifier très précisément les outrages et salissures pour lesquels elles réclament justice.

C’est précisément à ce moment-là, que je me suis dis : et si accompagner les femmes dans l’écriture pouvait représenter une « conception alternative à la radicalité »9 de la parole ? Parce que je te le demande : qui hiérarchise les savoirs et donc les pouvoirs entre la parole et l’écriture, entre la psychanalyse et la sociologie ? Qui détermine des critères de l’intelligence et qui décide de l’appartenance des contes ? Et qui refuse que le Petit Chaperon Rouge soit cannibale ?10

Concentrée, je marche en rond les mains croisées dans le dos en continuant à marmonner : qui, qui, qui, qui ?

Dans les contextes environnementaux, politiques, économiques et sociaux des 17e et 18e siècles occidentaux, la figure du loup offrait effectivement aux auteur·es une belle allégorie à la figure du prédateur. Au 21è siècle français, alors que la réintroduction du loup depuis plusieurs décennies crée des tensions au sein de milieux agricoles et au moment où les discours animalistes entrent en campagne électorale, ne serait-il pas légitime sinon judicieux d’en penser et d’en réinventer les symboliques ?

Est-on libre ou pas, d’autant plus dans une œuvre de fiction, de renverser la figure de l’Ogre pour en faire une métaphore du queer, du trans, de l’homo ou de l’intersexuel·le, du bizarre, du non conforme ?

Les projections seraient-elles moins structurantes pour les identités si les contes naissaient dans des pavillons de banlieue ou des appartements de logements sociaux plutôt que dans des châteaux ou des chaumières ? Dans des jungles urbaines plutôt que dans de profondes forêts du Crétacé11 ? En quoi cela nous menace-t-il, nous, valides, à qui le handicap fait tellement peur, nous les moyens qu’effraie le trop grand ou le trop petit, nous les beaux que terrifie la laideur, nous les bien soigné·es à qui les sans-dents font pitié ?

Ayant fait disparaître la copine d’un coup de baguette magique, parce que je le veux bien, je me penche vers le Petit Prince pour conclure, de manière sentencieuse : nous demandons-nous assez qui envahit nos temps de cerveau disponibles ? Qui colonise nos imaginaires ?

Il enlève son pouce de la bouche : « Dis, Madame, c’est quoi un Ogre ?

– Faiche !12 Alors, euh… C’est tout ce que tu veux en faire : ton rêve le plus enfoui comme tes cauchemars les plus récurrents, ton rire le plus puissant comme tes larmes les plus chaudes, ta meilleure copine comme ton plus bel ennemi. C’est construit de bric et de broc, de ta plume et de tes mots, de tes peurs et de tes espoirs, de ton corps et de ton esprit. En vrai, Petit, c’est tout le contraire d’un renard : ça peut tout-à-fait s’apprivoiser. »

 

Pour aller plus loin

Mon projet d’atelier féministe d’écriture continue de mûrir, mais n’est pas né de rien.  Si vous aussi vous êtes très, très prise de tête, voici, entre autres, et dans le désordre, quelques articles et documents scientifiques  qui l’ont inspiré :

Il prend d’abord racine dans les implications de la thèse « Entre imaginaire et histoire : une approche matérialiste du poto-mitan en Haïti » (Université Paris 8, 2017) de ma copine Sabine Lamour https://www.cresppa.cnrs.fr/csu/equipe/les-membres-du-csu/lamour-sabine/ ,

du site belge Pop Modèles. Clichés et culture pop, et notamment de son article « Princesses Disney : femmes sous influence ? » : https://popmodeles.be/heroines-de-disney-femmes-sous-influence/ ,

du mémoire de master de Sarah Brasseur « Les identités féminines dans le conte traditionnel occidental et ses réécritures… » Les identités féminines dans le conte traditionnel occidental et ses réécritures: une perception actualisée des élèves (cnrs.fr) ,

du document « Détournement de contes. Les stéréotypes de sexe dans les contes » fourni par le canton de Vaud (C.H.) dans le cadre de sa Journée « Oser tous les métiers » (2018) https://www.vd.ch/fileadmin/user_upload/themes/etat_droit/democratie/egalite_femmes_hommes/Formation/jom_2018/Jom_18__dossier_p%C3%A9d_7-9.pdf,

Du carnet d’hypothèses de la chercheuse en analyse des médias  Delphine Chedaleux : https://societoile.hypotheses.org/tag/culture-populaire-feminine

et aussi  https://societoile.hypotheses.org/241 ,

de la thèse de psychologie clinique de Julie Bonhomme « Représentation des femmes à travers les princesses Disney et leur évolution: entre stéréotypes et enjeux psychiques d’un avenir adulte » (Université de Tours, 2020) http://www.theses.fr/2020TOUR2005,

du mémoire de Master de Morgane Veiga, Déconstruire les stéréotypes de genre à partir des contes (Institut National Supérieur du Professorat et de l’Education, Académie de Grenoble, 2020) : https://dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-03136384

Sur le genre et la psychanalyse :

Quand le genre trouble la psychanalyse : https://www.linflux.com/monde-societe/quand-le-genre-trouble-la-psychanalyse/

La psychanalyse est-elle un féminisme manqué ? : https://www.cairn.info/revue-nouvelle-revue-de-psychosociologie-2014-1-page-17.htm

Lectures inspirantes à propos de contes :

Raphaëlle Barbanègre. Blanche Neige et les 77 nains. Talents Hauts, 2016

Mona Chollet. Réinventer l’amour. Comment le patriarcat sabote les relations hétérosexuelles. Zones (La Découverte), 2021

Roald Dahl, Quentin Blake (ill.). Un conte peut en cacher un autre. Gallimard Jeunesse, 1982

Philippe Dumas, Boris Moissard (ill.). Contes à l’envers. L’Ecole des loisirs, 2009

Florence Dutruc-Rosset, Julie Rouvière (ill.). La princesse sans bouche. Bayard Jeunesse, 2020

Agnès Laroche, Fabienne Brunner (ill.). Un jour mon prince viendra. Talents Hauts, 2020

Christophe Mauri, Marie Caudry (ill.). Le Petit Poucet, c’est moi ! Casterman, 2017

Louise Mey. La deuxième femme. Du Masque, 2020

Kristen Roupenian. Avoue que t’en meurs d’envie. NiL, 2019

Audrée Wilhelmy. Les sangs [Ottawa, 2013]. Grasset, 2015

Femmes victimes de violence et injonction à parler : https://www.france24.com/fr/20171016-pourquoi-il-est-indecent-dexiger-femmes-temoignent-balancetonporc-quelles-portent-plainte

De et à propos d’Audre Lorde :

Audre Lorde. Sister Outsider. Essais et propos sur la poésie, l’érotisme, le racisme, le sexisme…Mamamélis, 2018

https://www.revue-ballast.fr/audre-lorde-le-savoir-des-opprimees/

Enfin, si vous doutez que le personnel est politique, lisez, par ailleurs : Anaïs Nin, Dorothy Allison, Chimamanda N. Adichie, Maggie Nelson, Margaret Atwood, Yaa Giasi, Annie Ernaux, Chloé Delaume, Toni Morrison, Virginie Despentes, Barbara Kingslover, Sophie Chauveau, Françoise Rey, Christine Angot, Sofi Oksanen, … et d’autres encore, autrices dérangeantes, singulières, énervantes, merveilleuses.

Notes
  1. Formule rituelle, débutant ou clôturant les Angano ou contes populaires malgaches.
  2. Cf. « Pour aller plus loin »
  3. Bruno BETTELHEIM. Psychanalyse des contes de fées (1976)
  4. https://www.dictionnaire-academie.fr/article/A7D1581
  5. On en discutera une autre fois, si vous le voulez bien
  6. Administration Economique et Sociale
  7. Audre LORDE « On ne démolira jamais la maison du maître avec les outils du maître » : intervention prononcé le 29 septembre 1979 à New York par la poétesse militante noire, lors de la table ronde « Le Personnel est politique », durant la Conférence sur Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir
  8. https://www.courrierinternational.com/article/decryptage-qui-pour-traduire-la-poetesse-amanda-gorman-les-enjeux-dune-polemiqu, Editions Flammarion, 2022, 256 p.
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