Librairie à soi.e Lyon

Une librairie à soi.e

Temps de lecture : 10 minutes

Article #25 – Auteure : Fabienne P.

« Il est indispensable qu’une femme possède quelque argent et une chambre à soi si elle veut écrire une œuvre de fiction » écrit Virginia Woolf dans Une Chambre à Soi. Cette citation est devenue un leitmotiv pour Rosa, créatrice et gérante d’une toute nouvelle librairie à Lyon, à la place de Musicalame, rue Pizay dans le 1er arrondissement.

Quand on pousse la lourde porte blanche, de hauts plafonds, du parquet, un papier peint art déco réjouit le visiteur ou plutôt la visiteuse (car j’ai eu le plaisir de découvrir ce lieu). En posant mon regard sur le premier rayon ou sur les grandes tables devant moi, j’ai été surprise. Toutes les surfaces sont recouvertes d’essais féministes ou de livres écrits par des femmes et cela dans tous les genres et tous les formats : essais, romans, BD, jeunesse, arts, voyages, life style et même santé !
En effet, la Librairie à soi.e est dédiée aux femmes et chacun et chacune peut y puiser son inspiration.
Rosa m’a accueillie en ce lieu particulier. Elle a accepté de répondre à mes questions et a patiemment toléré mes interruptions intempestives de future cliente enthousiaste. Elle vous regarde avec intensité, à la mesure de sa belle initiative. Elle m’a confié avec le calme d’une personne réfléchie et déterminée, son parcours, ses valeurs et ses aspirations qui ont abouti à la création de sa librairie.

De la prise de conscience à la librairie

Fabienne : Sur ta page Instagram et sur différents médias, tu racontes l’histoire de cette belle librairie. Cela a démarré en 2017 quand tu as pris la mesure du mouvement Me Too et que tu as commencé à t’intéresser au féminisme. Ces recherches ont abouti à la création d’un espace partagé de réflexion qui s’appelle les Accolades. Ma question est la suivante : Comment cet « espace fertile privé » (je te cite) est devenu le projet d’un : « espace fertile public » ? Autrement dit, la librairie est-elle le prolongement d’un espace bien à toi ?

Rosa : La réponse est oui. Les graines ont été semées tout au long de ma vie. C’est un cheminement. Ma mère dans mon enfance m’a initié à la littérature, comme mes études de langues et de lettres. J’avais un intérêt pour la littérature.
Ma conscience féministe s’est éveillée en 2017 et le mouvement #MeToo a contribué à la création de la librairie. Avant ce mouvement, le mot « féministe » ne me parlait pas. Je ne m’y intéressais pas et je pense que je ne suis pas la seule.
J’ai grandi en Russie sous le régime communiste. L’histoire des femmes russes est très différente. Le 8 mars a été lancé par les Russes. Le droit de vote leur a été accordé très tôt. La première femme ambassadrice était russe, la première cosmonaute aussi. Le régime était très égalitaire en termes d’accès aux métiers. Le cinéma soviétique le démontre : les femmes y occupent tous les postes, ce sont des personnages au caractère très fort, des guerrières […]. C’est à l’image de ce qui se passait dans la société. J’ai grandi avec cette culture, avec un partage des tâches à la maison, même si ma mère avait une charge mentale. Pourtant, tout n’était pas parfait. Je n’ai pas grandi en me disant c’est injuste, même si en tant que femme, j’ai subi le harcèlement dans les transports, même en Russie.
Pourtant, malgré tout, cela ne m’a pas amené au féminisme. Me Too, oui. J’ai commencé à me documenter, à m’y plonger. Dans le même temps, j’ai fait un mini burn-out de trois mois, ce qui m’a permis de lire.
Cela a pris une telle ampleur en moi que j’ai voulu le partager avec mes amies : il fallait qu’on en parle ! D’où, les Accolades. Dans le même temps, je faisais le constat de ne plus voir mes amies, même en prenant des rendez-vous longtemps à l’avance ! J’ai eu l’idée de les réunir, une fois par mois, tous les premiers mercredis du mois. Et comme mes lectures me nourrissaient, j’ai proposé d’en faire un lieu de parole. Mes amies ont accueilli la proposition avec enthousiasme et nous avons poursuivi. […]

Fabienne : Cet espace-là [les Accolades] est un espace privé…

Rosa : Oui, c’était chez moi.

Fabienne : Comment est-il devenu un espace public ? On voit que la librairie c’est le prolongement, notamment dans les ateliers.

Rosa : C’était un espace privé, mais je l’ai ouvert aux amies de mes amies. J’ai pu rencontrer beaucoup de femmes ainsi.
Ce qui m’a donné envie d’en faire un espace public c’est que j’ai vu l’impact que cela a eu dans la vie de mes amies. On me l’a dit ! On m’a remerciée pour cela, alors que je n’ai fait que réunir des femmes et leur donner la parole ! Et cela suffit ! C’est magique ! J’ai rêvé de créer un lieu où je pouvais réunir des femmes, où tu fais plein de choses avec les femmes et qui les intéresse.
Ensuite, j’ai réfléchi à un modèle économique qui puisse me permettre de vivre, étant en reconversion professionnelle. Le bilan de compétences m’a orienté vers le métier de libraire.
Ainsi j’ai pu réunir les pièces du puzzle qui ont abouti à la librairie.

Choisir de vendre des œuvres féministes et/ou écrites par des femmes

Fabienne : Tu précises dans tes interviews et sur ta présentation sur Kiss Kiss Bank Bank que la librairie est articulée autour d’axes majeurs. Le premier est de mettre en avant les écrits féministes, le second les femmes autrices, ou non binaires, pour lutter contre leur invisibilisation, notamment en littérature.
Or, avec plus de 500 romans par rentrée littéraire et au milieu d’un foisonnement d’essais féministes, comment fais-tu pour sélectionner les ouvrages que vous souhaitez mettre en avant ?

Rosa : En littérature ou en féminisme ?

Fabienne : Les deux.

Rosa : Dans les 500, c’est tout le monde, homme et femme. [En choisissant des écrits de femmes], j’en enlève plus de la moitié. 35 % de femmes sont publiées pour [65 %] d’hommes. Ensuite, je fais des choix sur les livres écrits par des femmes, j’aime dire des auteur.rices, et c’est dur. Je ne peux pas tout prendre, je manque de place, je ne peux pas tout lire. Or, un bon libraire lit ce qu’il vend […].
À présent, je commence à mieux connaître ma clientèle. Je n’ai pas la clientèle pour de la littérature Feel Good, comme du Virginie Grimaldi ou Aurélie Valognes, que je ne prends pas, car cela ne correspond pas aux demandes. […] Je travaille les thématiques abordées dans les livres. Je prends aussi les incontournables, comme Chloé Delaume. Je suis les primo- romancières. Je fais des choix en fonction de moi, mes goûts et ma clientèle.
Quant aux essais féministes, je prends tout, enfin, ce n’est pas si simple. Avant d’ouvrir, je me suis demandée si je choisissais uniquement les essais dont le courant correspondait à ma façon de penser. Il y a de nombreux courants dans le féminisme et j’ai pris le parti d’inclure tous les courants, mais avec un bémol. […] Certains ouvrages ne seront pas forcément mis en avant, sur les tables. En particulier les essais ou écrits controversés, qui seront en rayon, sauf si les propos de l’ouvrage sont transphobes ou islamophobes (ce sont des exemples). Je me définis comme une féministe intersectionnelle et je suis pour n’exclure personne. […]

Fabienne : Si ça oppose les uns aux autres en fait

Rosa : Voilà ! Je n’accepte pas cela !

Rosa, fondatrice et propriétaire de la Librairie à soi.e

Un lieu pour tous et des espaces de parole mixtes ou réservés aux femmes

Fabienne : Le nom de la librairie est un hommage. À Lyon, avec le mot « soie », à Virginia Woolf et son essai, Une chambre à soi, à ton désir d’inclusion avec le e qui suit un point médian. Tu donnes aux femmes un espace à elles. Ainsi, la librairie organise des rencontres avec des écrivains, des ateliers de paroles et créatifs… C’est le troisième axe du projet.
Les ateliers sont-ils ouverts aux hommes ou restent-ils des « chambres à soi », réservées aux femmes, pour leur permettre de s’exprimer dans un lieu dédié ?

Rosa : La plupart des ateliers sont ouverts à tous et certains ateliers ne sont pas ouverts aux hommes « cis »1 et nous l’indiquons clairement à l’inscription à l’atelier. Pour résumer, nous proposons trois cercles de paroles :

  • Un cercle en mixité choisie, ce qui signifie en non-mixité ;
  • Un ouvert à tous ;
  • Un cercle dont la thématique est la sexualité féminine et donc ouvert aux femmes uniquement.

Enfin, il y a le Book Club. La dernière intervenante l’avait ouvert aux femmes et aux personnes non binaires. Je ne sais pas encore ce qu’il est de la nouvelle intervenante2.
Le principe est que les ateliers sont ouverts à tout le monde et quand ce n’est pas le cas, c’est bien précisé dans le titre de l’atelier. […]

Fabienne : L’objectif d’avoir des ateliers non mixtes est-il d’avoir un lieu d’expression dans un lieu dédié ? Pour développer cela ?

Rosa : Oui, complètement. Les personnes qui viennent cherchent un lieu safe où elles peuvent dire [les choses].

Fabienne : Tu réponds à un besoin que tu as identifié, mais comment l’as-tu identifié ? Et quand as-tu fait ton étude de marché ? Ou bien, est-ce qu’on t’en a parlé ?

Rosa : Oui [Je réponds à un besoin]. Cela a commencé par mon club Les Accolades. Ce que nous échangions dans nos soirées n’aurait pas pu être dit s’il y avait eu des hommes. D’ailleurs, j’ai plein d’amis hommes qui voulaient tout le temps s’infiltrer, mais juste par curiosité malsaine ou pour rencontrer d’autres femmes !
En plus de mon expérience, mes lectures m’ont fait comprendre que ces espaces-là étaient hyper importants. [Les femmes ont besoin de ces espaces sans hommes] par peur d’être interrompue [la parole], jugée, critiquée, pour éviter le mansplaining3.

La place du libraire dans la promotion des autrices

Fabienne : Dans la littérature, comme au cinéma, le genre des personnages influence fondamentalement leur place dans la narration. Je pense en particulier à la littérature de genre comme la romance ou la fantasy, où c’est encore très stéréotypé. Certes, il y a de plus en plus de femmes autrices de fantasy, notamment young adult, mais les personnages féminins sont souvent cis genre, régulièrement blanches, et une romance est souvent une finalité pour le personnage.
Et je le constate dans toutes les formes de récit.
Comment le.la libraire qui est au bout de la chaîne du livre peut participer à la lutte contre ces stéréotypes ? Comment vois-tu ton rôle ?

Rosa : C’est exactement ce que je fais. Je choisis les auteur.rices dans tous les genres, car je propose tous les rayons d’une librairie classique : de la littérature, du polar, de SF, des bandes dessinées jusqu’à la jeunesse. Chez moi, n’importe quel amateur.rice de polar ou SF va trouver son bonheur, mais écrit par des femmes. Or, le genre SF ou polar sont désinvestis par les femmes et dans d’autres librairies, ce sont les auteurs [hommes] qui sont mis en avant. Pourtant, il y a beaucoup de femmes qui en écrivent. En faisant le choix de ne prendre que des femmes, pour tous les rayons par défaut, je les mets en avant.
La bande dessinée est de plus en plus investie par les femmes. Il y a 15 ans, il y avait Margaux Motin et Pénélope Bagieu et basta ! Aujourd’hui, les femmes ont investi le roman graphique, plus que la BD et je trouve cela révélateur. Nous ne sommes pas dans une logique d’ouvrage à la chaîne, pour vendre. Ce sont des romans graphiques avec un thème très travaillé. Je ne dis pas que les hommes ne produisent pas des romans graphiques, je veux mettre en avant cette spécificité et la place des femmes dans la BD. Aujourd’hui, j’en remplis quatre étagères et encore, je pourrai en remplir quatre autres !
Je lutte par mon choix du concept ou encore, pour un autre exemple, par une vitrine : « polar au féminin » dans le cadre de Quais du Polar. Je mets en avant les auteur.rices femmes. […]

Fabienne : Or, il y a plus de femmes qui lisent que d’hommes ! Je suis allée à la fête du livre à Bron et il n’y avait que des femmes, voire des femmes d’un certain d’âge ! Où sont les mères ? …

Rosa : Il y a plus de femmes qui lisent, car c’est une activité qui se fait dans le foyer, où les femmes sont assignées. Les femmes ne sont pas éduquées à faire des choses à l’extérieur, dans l’espace public. Or on ne lit pas dehors, mais à la maison et c’est pour cela que la clientèle est féminine…

Fabienne : Mais avec 80 % d’ouvrages écrits par des hommes !

Rosa : J’allais y venir. Les femmes lisent de tout, mais les hommes ne lisent que des hommes…

Fabienne : Et les autrices prennent des noms masculins : JK Rowling…

Rosa : Et George Sand, George Eliot…

Fabienne : Les sœurs Brontë ! Elles se faisaient appeler « Bell », je crois que Charlotte était Currer Bell… Nous étions au XIXe siècle ! JK Rowling (avec toutes les critiques qu’on peut lui faire) a fait la même chose !…

Rosa : Jack Parker que je reçois la semaine prochaine [en avril 2022] et qui a écrit Vénère4 s’appelle Taous Merakchi. Il faut absolument que tu lises Vénère ! Elle a pris le nom d’un homme blanc américain. Non seulement elle est une femme, mais son nom est racisé. Elle écrit aujourd’hui et elle a pris un nom d’homme.

Une librairie ouverte sur la ville

Fabienne : La librairie a ouvert depuis 6 mois. Avant son ouverture et lors d’un échange avec Déborah, la présidente du Cocon, vous aviez discuté toutes les deux d’un maillage entre structures aux valeurs similaires […] As-tu toujours ce désir malgré un quotidien sans doute chargé ? Si oui, à quoi ton projet pourrait-il ressembler ?

Rosa : Je suis toujours ouverte à des propositions pour créer des passerelles entre la librairie et les autres structures associatives autour des questions sur la femme. C’est toujours d’actualité et je crée tout le temps des partenariats. On fait des événements hors les murs avec des structures municipales comme avec le théâtre de la Croix Rousse. Cette année, grâce à la nouvelle directrice, féministe et engagée ; les spectacles traitent des questions des femmes et on travaille avec eux. Nous avons aussi un partenariat avec les Nuits de Fourvière. Nous proposons un événement, hors programme du festival, le 5 mai. Il s’agira d’une discussion croisée entre deux programmatrices pour parler de leur métier au féminin.
Nous participerons aussi au salon des Masculinité(s) à l’hôtel de ville en juin.
Je souhaite développer un espace de coworking sur notre mezzanine. Il faut que je m’en occupe, mais je n’en ai pas encore le temps. J’ai déjà fait un sondage et il y a déjà un intérêt pour ce projet.

Librairie à soi.e Lyon

 

Notes
  1. Personne Cis : « C’est un qualificatif qui désigne une identité de genre. L’identité cisgenre est celle de la majorité de la population, puisqu’elle désigne toutes les personnes qui se sentent à l’aise avec le genre qui leur a été défini à la naissance. Elle correspond donc aux individus de sexe masculin qui se sentent hommes et aux individus de sexe féminin qui se sentent femmes ». Extrait du site Internet : https://prideavenue.fr/blogs/infos/cest-quoi-un-cisgenre, consulté le 9/04/2022.
  2. Cette interview a été réalisée fin mars 2022. Bien consulter le programme sur le site de la librairie ou sur les réseaux sociaux.
  3. Mansplanning : « de l’anglais “man” (homme) et “explaining”. Il désigne une situation où un homme explique à une femme ce qu’elle sait déjà, voire dont elle est experte. Wikipédia. Consulté le 8 avril 2022.
  4. Vénère, être une femme en colère dans un monde d’hommes, Taous Merachi, Editions Flammarion, 2022, 256 p.
Plus d'infos sur la Librairie à soi.e

16 rue Pizay
69001 LYON

Ouverture du mardi au samedi de 10H00 à 19H00.

Pour les suivre : rendez-vous sur le compte Instagram de la librairie  https://www.instagram.com/librairieasoi.e/, et pour vous abonner à la newsletter, connectez-vous au site web et enregistrez vous https://www.librairieasoie.com/

Pour partager :

1 réflexion sur “Une librairie à soi.e”

  1. VINCENT Victor

    Merci Fabienne pour ton article. J’ai découvert grâce à toi cette librairie, avec beaucoup de plaisir étant un grand friand de littérature féminine et féministe ! 🙂

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.